L’ÉpouvantailJerry SchatzbergÉtats-Unis, 1973Sur une route déserte de Californie, Max (Gene Hackman) rencontre Francis dit « Lion » (Al Pacino). Le premier sort de prison et souhaite ouvrir une station de lavage de voiture, le second rentre de plusieurs années de mer dans l’espoir de retrouver sa femme, qu’il a abandonnée lorsqu’elle était enceinte. Tout les sépare, mais ils font la route ensemble… ![]() Doit-on le rappeler ? Avec Portrait d’une enfant déchue (Puzzle of a Downfall Child) réalisé en 1970, Panique à Needle Park (The Panic in Needle Park) sorti l’année suivante et avec L’Épouvantail, Palme d’Or à Cannes en 1973, Jerry Schatzberg a opéré l’une des plus belles irruptions dans l’histoire du cinéma. Trois coups d’essais, trois coups de maître pour celui qui était déjà un photographe de renommée mondiale (on lui doit les portraits de Bob Dylan, période Blonde on Blonde). Après la ressortie par Carlotta de Portrait d’une enfant déchue et de Panique et avec cette projection en copie neuve de L’Épouvantail (dont le retirage a été rendu possible par Warner et Park Circus, spécialement pour le festival Lumière), il est désormais aisé de lier et de comparer les trois films. En particulier, de voir combien ils forment un triptyque dont L’Épouvantail est l’oeuvre-phare, qui rassemble tout ce à quoi Schatzberg aspirait après ses deux premiers films. « Mon avenir ? s’interrogeait-il alors. Je sais que j’ai besoin de puiser dans ma vie pour faire des films. Mais je sens la nécessité d’aller vers un cinéma plus simple, plus optimiste. Je dois quitter New York pour aller voir ailleurs comment vivent les gens. » Les préoccupations sociales du cinéaste, entrevues dans Panique, autant que sa volonté de faire un cinéma humaniste et psychologique, qui fut la marque de son Portrait, s’ancrent dans L’Épouvantail à l’histoire américaine, celle de la Route et des trimardeurs des années trente magnifiés par les écrivains et les chanteurs. Bien que ces marginaux soient tous deux des « libérés » (de prison pour Max, de son engagement dans la Marine pour Francis), leur incapacité à s’enraciner les conduit à se tourner vers leur passé. Le duo qui se forme, à travers des scènes souvent burlesques, est l’un des plus beaux du cinéma américain des années soixante-dix. Bien que fondamentalement différents, les deux protagonistes vont tenter de s’apprivoiser, de se connaître et de se comprendre mutuellement. C’est là que réside toute la force du film. Dans Le Nouvel Observateur, le très respecté Jean-Louis Bory louait la sobriété de la mise en scène du réalisateur : « Il refuse l’aventure spectaculaire. Il écarte ce que semble réclamer son propos : péripéties et surprises, hasards providentiels et mésaventures emboîtées. » La caméra discrète et puissante filme avec délicatesse la rugosité de l’amitié naissante, les résistances qui s’affaissent, l’Amérique des déclassés, avec une extraordinaire séquence d’ouverture, dans des collines qui étaient celles des westerns, qu’on filmait avec la même innocence. Jerry Schatzberg visite jusqu’à l’obsession le paradoxe d’une société dite de la liberté et du monde des possibles, mais où des personnages comme Max et Lion ne peuvent trouver une place. Schatzberg filme aussi l’idée que ce pays-là, les États-Unis, appartiennent à l’humanité tout entière : un pays où les gens doutent, espèrent, se battent. C’était le cinéma américain des années cinquante aux années soixante-dix, et tout changera avec l’élection de Ronald Reagan, pour la société comme pour le cinéma. À l’image de bon nombre d’artistes et d’oeuvres de cette décennie glorieuse, et dans une fin déchirante, Schatzberg et L’Épouvantail ne cessent de dire que les choses auraient pu être différentes. Actors StudioGene Hackman et Al Pacino sont arrivés une semaine avant le tournage à San Francisco, afin d’acheter des vieux vêtements à l’Armée du Salut et de s’entraîner, dans les rues, à mendier et à ramasser des mégots.
Jerry Schatzberg et LyonIl connaît et aime l’Institut Lumière : Jerry Schatzberg est venu plusieurs fois à Lyon. En 1995, pour célébrer le centenaire du cinéma, puis à diverses reprises lors de la projection de ses films. Il a également ouvert le festival Lumière par une exposition photo en 2009.
Copie neuveOn le répète : la projection de L’Épouvantail sur un grand écran dans une copie neuve est un événement, tant le film était devenu rare par manque de bon matériel. Le grand écran de la Halle Tony Garnier saura magnifier la belle lumière du Technicolor et la puissance du format scope de cet extraordinaire film.
Dream teamGarry Michael White a consacré deux ans et demi à la composition du scénario. Talentueux directeur de la photographie, l’immigré Vilmos Zsigmond (Voyage au bout de l’enfer/The Deer Hunter de Michael Cimino, 1978, Rencontres du troisième type/Close Encounters of the Third Kind de Steven Spielberg, 1977, pour lequel il remporte l’Oscar) laisse également son empreinte dans L’Épouvantail, comme il l’a laissée dans le cinéma américain.
Un discours politiqueEntretien entre Guy Braucourt pour Écran 73 et Jerry Schatzberg : « Il ne faut pas faire un film ouvertement politique pour être vraiment politique. Et L’Épouvantail a une signification politique très nette pour moi dans la mesure où j’essaie de dénoncer la fausseté de ce que nous promettent les politiciens, notamment en montrant la naïveté des Américains, qui explique que Nixon ait été si facilement réélu ! » L’Épouvantail (Scarecrow)
Réalisation : Jerry Schatzberg
Distributeur : Park Circus Le DCP a été fabriqué à partir d'un master haute définition 1080p créé en 2002 à partir d'un interpositif 35mm. Remerciements particuliers à Warner Bros. (US) et à BNP Paribas, partenaire officiel du festival Lumière, qui a contribué à rendre possible le tirage de cette copie. |