Les Dents de la merSteven SpielbergÉtats-Unis, 1975Dans une station balnéaire au sud de Long Island, à quelques jours de l’ouverture des plages, un requin attaque les baigneurs. On compte déjà une victime : le corps de Christine Watkins est retrouvé déchiqueté sur la grève. Pourtant, on se refuse, en pleine saison, à bloquer l’accès aux plages : la survie de l’économie de la petite ville en dépend. Mais le squale est là, il guette…
Le 28 juillet 1975, quelques semaines après la sortie du film, le Times titrait : « A jawed nation », qu’on pourrait traduire par « Une nation mordue » (« Jaws », titre original, veut dire « mâchoires »). D’emblée, Les Dents de la mer fut un film-phénomène. C’est l’un des premiers blockbusters de l’histoire (on dit que c’est avec ce film que le terme a circulé pour la première fois au cinéma) : en moins d’une semaine, ses recettes pour l’Amérique du Nord avaient remboursé les frais de production, soit 7.5 millions de dollars. « Les Dents de la mer aura réalisé à lui seul plus de recettes que tous les films de mon père réunis », déclarait l’un des producteurs, Richard Zanuck, dont le père, Darryl F. Zanuck avait produit Mervyn LeRoy, Michael Curtiz, Raoul Walsh, Howard Hawks, Henry King, John Ford, Fritz Lang, Joseph L. Mankiewicz et d’innombrables succès. « Dans ce métier, les chutes vous entraînent dans de véritables abysses et les réussites vous placent si haut qu’elles vous donnent le vertige » ajoutait-il. Pourtant, Steven Spielberg, qui a à l’époque 35 ans, juge que c’est le film le plus difficile qu’il ait eu à réaliser – cent cinquante-cinq jours de tournage contre les cinquante-deux prévus au planning : « Tout a été tourné sur ou sous la mer. La majorité de l’équipe de techniciens était composée de plongeurs diplômés. Mais nous n’avons pu tourner que le quart des scènes prévues au planning quotidien. Soixante-dix pour cent de nos ennuis sont venus de l’océan : il fallait sans arrêt lutter contre les courants, les fortes vagues, les brouillards. C’était exténuant. Des hommes pourtant solides s’effondraient en larmes ou adressaient des discours au ciel. À la fin du tournage, il y avait une rumeur selon laquelle une partie des techniciens voulaient me noyer. Et j’avais réellement peur de la moitié de l’équipe. À leurs yeux, j’étais une sorte de capitaine Bligh face aux mutinés de Bounty. » Comme pour compliquer sa tâche, les faux requins ne cessent de tomber en panne. Le « héros », fait de trois squales mécaniques, a coûté à lui seul le prix d’une véritable vedette de cinéma : 150 000 dollars la pièce. Sa manipulation a nécessité plus d’une dizaine de personnes et coûté à elle seule 500 000 dollars supplémentaires. Bruce (c’est le nom donné au poisson) a été réalisé chez Walt Disney par Bob Mattey, spécialiste des animaux, qui avait réalisé la pieuvre géante du Vingt mille lieues sous les mers de Richard Fleischer (1954) : très long, il devait pouvoir se mouvoir rapidement, sauter hors de l’eau, attaquer les bateaux, et, bien sûr, dévorer quelques baigneurs. Afin d’éviter que l’image ne souffre des remous de la mer, Bill Butler, le directeur de la photographie, et Mike Chapman, le cameraman, ont tourné caméra à la main : une Panaflex portative qui pesait 34 livres, et qui était très bien équilibrée. Ils ont dû également construire un radeau spécial, fixé sur les pontons, qui pouvait être élevé ou abaissé à volonté suivant les marées et les niveaux requis. Aux États-Unis, le film sort en juin, quelques semaines avant les vacances estivales, et instaure un véritable climat d’angoisse dans les stations balnéaires, qui verront réellement leur fréquentation chuter. À part ça, Les Dents de la mer est un formidable film, avec cette mise en scène « invisible et efficace » qui caractérise le cinéma américain classique. Son succès immédiat a longtemps masqué le lien profond qu’il entretient avec l’histoire de sa discipline, et l’héritage qu’un Spielberg est en droit de revendiquer. La projection dans cette extraordinaire copie numérique (présentée à Cannes cette année) en redira toute la dimension.
Top 100 de l’American Film InstituteDans le Top 100 de l’American Film Institute,
VraisemblanceÀ juste titre, Steven Spielberg ne voulait pas de vedettes
Le requinLors d’une visite amicale, le réalisateur Brian De Palma remarque :« Bruce a les yeux qui louchent et la mâchoire qui ferme mal. » Un oeil, effectivement mal incrusté, avait tendance à glisser. Avant le tournage, Spielberg, accompagné par Martin Scorsese, George Lucas et John Milius, visite l’atelier qui fabrique le requin. Lucas met sa tête dans la gueule de l’animal et, pour plaisanter, Milius et Spielberg la referment ! Malheureusement, et c’était plutôt prophétique étant donné les difficultés techniques que l’équipe allait connaître pendant le tournage, Lucas reste coincé dans la bouche du requin. Lorsque Spielberg et Milius réussissent finalement à le libérer, les trois hommes s’enfuient, de peur d’avoir abîmé la bête ! Les Dents de la mer (Jaws)
Distribution : Universal Pictures La restauration 4K a été faite par les équipes de Universal Studios Digital Services et l’équipe de post-production de Amblin Entertainment. Projection avec l’aimable autorisation de Steven Spielberg. Séances |