Bad Lieutenant

de Abel Ferrara · États-Unis · 1992 · 1h38, int -16ans

À New York, un lieutenant de police véreux (Harvey Keitel) mène une vie de dépravé, bafouant toutes les règles de son métier. Toxicomane et dealer occasionnel, il accumule les dettes en pariant sur des matches de baseball. En menant l’enquête sur le viol d’une religieuse (Frankie Thorn), il espère obtenir une récompense de 50 000 dollars et se racheter moralement.

Abel Ferrara s’impose dès ses débuts comme un cinéaste à l’univers très reconnaissable, signant des thrillers urbains au style résolument âpre. Avec Bad Lieutenant, il enfonce le clou et réalise une œuvre d’une rare noirceur. Harvey Keitel campe ici un flic pourri jusqu’à la moelle, abusant en permanence de son autorité et revendant la drogue qu’il saisit, quand il ne l’utilise pas à des fins personnelles. L’ouverture du film nous le montre d’ailleurs s’envoyer un rail de coke sitôt ses fils déposés à l’école. Dans la peau de ce lieutenant perverti, dont le nom restera jusqu’au bout inconnu, Harvey Keitel trouve l’un de ses plus grands rôles. Il s’investit physiquement pour donner de l’épaisseur à cet anti-héros qui se roule dans l’abjection et cherche malgré tout l’absolution, se confessant à un Christ qu’il croit voir apparaître devant lui dans une église.

Bad Lieutenant a été tourné en seulement dix-huit jours, dans les rues de New York, au milieu des passants. Abel Ferrara capte l’ambiance des quartiers mal famés avec un réalisme presque documentaire. Le récit enchaîne d’abord les sequences glauques et cafardeuses, avant de prendre un virage mystique dans la seconde partie, où le lieutenant se confronte à un mystère : pourquoi la nonne refuse-t-elle de révéler le nom de ses deux violeurs, qu’elle connaît et dit avoir pardonné ? Et quel chemin lui faudra-t-il de son côté emprunter pour obtenir la grâce divine malgré ses péchés ? Abel Ferrara n’apporte pas de véritable réponse à cette question. La clé du film est peut-être donnée par la junkie chez qui se rend le lieutenant pour avoir sa dose d’oubli. Jouée par la co-scénariste Zoë Lund, elle lui pique les veines tout en se lançant dans une tirade désabusée : « Les vampires ont de la chance, ils se nourrissent des autres. Nous, on est obligés de se dévorer nous-mêmes. Il faut qu’on se mange les jambes pour avoir l’énergie de marcher… »

« Tout cela est proprement insupportable, inacceptable. Enfin presque. Pas plus que Les Chants de Maldoror de Lautréamont, Brown’s requiem de James Ellroy, Le Démon dans ma peau de Jim Thompson, Taxi Driver de Scorsese, Porcherie de Pasolini. Car c’est bien à cette famille d’artistes que Ferrara appartient. Celle qui, en choisissant d’explorer le côté tordu de la vie, n’hésite pas à mettre ses mains dans la fange. Le problème avec Bad Lieutenant*, c’est que le film ne vous fout pas la paix. Il vous reste vissé dans la tête comme la tache de sang l’était sur la main de Lady Macbeth.* » (Samuel Blumenfeld, Les Inrockuptibles, mars 1993)

Bad Lieutenant
États-Unis, 1992, 1h38, couleurs, format 1.85

Réalisation Abel Ferrara
Scénario Abel Ferrara, Zoë Lund
Photo Ken Kelsch
Musique Joe Delia ; Johnny Ace, Lords of Acid, Peter Yellen & Greg Hollister, Paul Hipp & Abel Ferrara
Montage Anthony Redman
Décors Charles Lagola
Costumes David Sawaryn
Production Mary Kane, Edward R. Pressman, Bad Lt. Productions, Edward R. Pressman Film Corporation

Interprètes Harvey Keitel (le lieutenant), Victor Argo (un policier), Paul Calderon (un policier), Leonard Thomas (un policier), Robin Burrows (Ariane), Frankie Thorn (la religieuse), Victoria Bastel (Bowtay), Paul Hipp (Jesus), Zoë Lund (la junkie), Peggy Gormley (la femme du lieutenant), Brian McElroy (le premier fils du lieutenant), Frankie Acciarito (le second fils du lieutenant), Stella Keitel (la fille du lieutenant), Anthony Ruggiero (Lite, le bookmaker)

Présentation au Festival de Cannes 14 mai 1992
Sortie aux États-Unis 20 novembre 1992
Sortie en France 10 mars 1993

Distributeur : Wild Bunch