Loin du paradis

Far from Heaven

de Todd Haynes · France, États-Unis · 2002 · 1h47

1957, dans la banlieue de Hartford, Connecticut. Frank (Dennis Quaid) et Cathy Whitaker (Julianne Moore) sont un couple parfait, lui ingénieur, elle femme au foyer. De beaux enfants, une jolie maison, un grand jardin, des voisins, des amis, tout est à sa place. Jusqu’à ce que Cathy surprenne Frank embrassant un homme.

La banlieue pavillonnaire des années 50 de Todd Haynes revêt les allures proprettes de celle de Lynch dans Blue Velvet ou de Marc Cherry dans la série Desperate Housewives : pelouse au cordeau – à l’image de la vie des résidents –, massifs fleuris aussi impeccables que les tenues et coiffures des épouses aimantes, intérieur digne d’un magazine de décoration. Les maris travaillent, les femmes les attendent tout en gérant l’intendance du quotidien. L’American Dream certes, mais de façade.

Pour dire la vie cadenassée de Cathy et Frank, Todd Haynes les plonge dans un mélodrame inspiré de Douglas Sirk. Esthétiquement, tout est parfait : la palette de couleurs, les décors et costumes, la partition d’Elmer Bernstein, la photo fabuleuse d’Edward Lachman… Le style est flamboyant. Le couple Whitaker semble vivre dans ce décor de cinéma, les apparences sont leur seul langage.

Couple homosexuel et couple mixte. Ce sont les histoires d’amour impossibles de Frank et Cathy dans une société homophobe et raciste. Dans cette vie emplie de tabous et de pression, les conventions sociales s’avèrent être une prison dorée. Les époux sont coupés de leurs émotions, les grands bouleversements intérieurs sont celés, les désirs emmurés. Julianne Moore apporte à son personnage un jeu tout en retenue, en surface, suggérant à peine, sans élans ni conflits et sous un masque impassible, ce qui la consume de l’intérieur.

Todd Haynes se réapproprie ici tous les codes du cinéma des années 50 pour faire un film pleinement contemporain. L’artificialité, la sophistication, n’empêche nullement l’identification à ces personnages non héroïques, empêchés dans leur épanouissement. Car, même si le spectateur de 2002 a connaissance des futures luttes pour les droits civiques et les droits LGBT, la seule question qui se pose est bien de savoir si la société américaine est désormais plus inclusive et moins xénophobe.

« Comme le chantait Bo Diddley : “You can’t judge a book by looking at his cover”… C'est là tout le sujet de Todd Haynes : la facture fifties n'est qu'une apparence, une surface, une mince pellicule qui explose sous la charge émotionnelle et politique d'un film d'une intense beauté, d'une délicatesse infinie, d'une richesse et d'une subtilité auxquelles le cinéma américain nous avait déshabitués. Loin du paradis? Les personnages le sont. Mais les spectateurs sont bons pour un aller express et direct en plein nirvana cinématographique.* *» (Serge Kaganski, Les Inrockuptibles, 12 mars 2003)

Loin du paradis (Far from Heaven)
France, États-Unis, 2002, 1h47, couleurs, format 1.85

Réalisation & scénario Todd Haynes
Photo Edward Lachman
Musique Elmer Bernstein
Montage James Lyons
Décors Mark Friedberg
Costumes Sandy Powell
Production Jody Patton, Christine Vachon, Vulcan Productions, Section Eight, Killer Films

Interprètes Julianne Moore (Cathy Whitaker), Dennis Quaid (Frank Whitaker), Dennis Haysbert (Raymond Deagan), Patricia Clarkson (Eleanor Fine), Viola Davis (Sybil), James Rebhorn (le docteur Bowman), Bette Henritze (Mrs. Leacock), Michael Gaston (Stan Fine), Ryan Ward (David Whitaker), Lindsay Andretta (Janice Whitaker)

Présentation à la Mostra de Venise 2 septembre 2002
Sortie aux États-Unis 8 novembre 2002 / 10 janvier 2003
Sortie en France 12 mars 2003

Distributeur : ARP Sélection