© Léa Rener Institut Lumière

MASTER CLASS

« Et si on donnait aux femmes le pouvoir de décider de la paix ? »

POSTÉ LE 16.10.2026

Nadine Labaki revient sur son parcours si singulier de comédienne et réalisatrice, et plus encore…

 

Le cinéma comme échappatoire

Je suis ce qu’on appelle une enfant de la guerre : cela implique beaucoup de moments sans école, sans pouvoir jouer, confinés derrière des sacs de sable. La seule échappatoire c’était le cinéma et la télévision. On vivait juste derrière un magasin de cassettes VHS, on se faufilait dans la boutique pour voir des films. Le cinéma était notre moyen de découvrir sur le monde. J’ai compris très tôt que je voulais appartenir aux gens qui racontaient des histoires. Mon grand-père louait une salle de cinéma, je revois encore mon père me parler de l’odeur des bobines. C’était un peu le Cinéma Paradiso qu’il me racontait. Je savais que je voulais faire du cinéma mais c’était un rêve inaccessible. Vous savez à l’école, la maîtresse nous disait toujours : « vous voyez ce petit point invisible sur la carte, c’est le Liban ». Alors on a toujours le sentiment que quoique l’on fasse, les choses vont être compliquées.

 

Fan de Grease

Enfant, je regardais tout ce qui passait à la télévision : Dallas, Dynastie et beaucoup de comédies musicales. Grease fait partie de mes films préférés : j’ai regardé la cassette VHS jusqu’à ce qu’elle ne fonctionne plus ! J’ai aussi regardé beaucoup de films égyptiens et américains. Le premier film qui m’a marqué, c’était Bambi, avec cette idée de la mort, dont j’étais déjà consciente.

 

Culture pub

J’ai fait des études d’audiovisuel à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, c’était tout nouveau à l’époque, je crois que nous étions la deuxième ou troisième promotion. Après cela, je savais que je n’avais pas l’opportunité d’aller tourner directement des films alors j’ai décidé de commencer par la publicité, c’était mon laboratoire. Par ce biais, j’ai pu expérimenter aussi la direction d’acteurs. La pub était ma première école. J’ai ensuite réalisé plusieurs clips musicaux : c’est là que j’au pu transformé ma frustration en quelque chose de positive : je pouvais montrer des femmes libres, détachées de l’image de leur corps. Et je crois que j’ai eu aussi l’audace de dire que je savais, même lorsque ce n’était pas le cas. 

 

La fée Anne-Dominique Toussaint

On s’est rencontrées en 2003 lors d’un festival de cinéma à Beyrouth. J’était à l’époque dans cet engrenage des clips musicaux mais j’avais toujours l’envie de faire des films. La productrice Anne-Dominique Toussaint, venait présenter le film Respiro d’Emanuele Crialese. Un ami en commun nous a présenté à la sortie du film, Nous avons discuté dix minutes et puis elle m’a dit : « Nadine, j’ai envie de te suivre ». Je n’avais même pas encore écrit mon premier film Caramel. Elle m’a conseillé d’écrire un synopsis pour la Cinéfondation du festival de Cannes. Nous avons écrit en trois jours ce texte, en y croyant pas du tout. Quelques mois plus tard, on m’appelle pour m’annoncer que le film était accepté à la Cinéfondation. Je n’arrivais pas y croire, c’était un miracle !

 

La recette de Caramel

Je ressentais toujours une dissonance entre ce que les femmes qui m’entouraient étaient devenues et ce qu’elles auraient aimé être. Je voulais comprendre pourquoi elles n’arrivaient pas à s’accomplir : c’est ce questionnement qui est à la base de l’écriture de Caramel, mon premier film. J’ai situé l’histoire dans un salon de beauté car c’est un endroit d’intimité, on se confie, les langues se délient. Et puis c’est aussi une époque où Beyrouth était plus lumineuse que maintenant. Quelques jours après le tournage de Caramel, la guerre de 2006 a éclaté et depuis, la situation ne cesse de se dégrader au Liban. Ce film est le témoin d’un Beyrouth qui n’est plus le même. 

 

Le rêve Cannois

C’était un rêve inaccessible d’avoir un film sélectionné à Cannes. Mais c’est étrange, j’ai eu une sorte de vision sur cette projection du film Caramel à Cannes quelques années auparavant. J’étais alors étudiante en audiovisuel et je me suis vu dans une salle de cinéma immense, avec des gens qui applaudissent un film dont le générique mentionne mon nom en tant que réalisatrice et à mes côtés, le compositeur du film. Et quand le film a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2007, c’est exactement ce qu’il s’est passé : j’étais dans cette salle, devant le générique de mon film, avec le compositeur du film, qui deviendra plus tard mon mari, le musicien Khaled Mouzanar. Quand on parle de foi, de loi d’attraction, ça reflète bien ce qu’il s’est passé. C’était énorme de voir qu’un film libanais puisse être exporter dans autant de pays. Et l’accueil du film au Liban a été très chaleureux.

 

A l’affût de la vérité

 

C’est souvent par souci de vérité que j’aime travailler avec des acteurs non professionnels. Je leur demande d’être ce qu’ils sont et non de jouer. J’ai besoin que mes acteurs s’approprient la scène, les dialogues, je m’inspire beaucoup de ce qu’ils sont dans la vie. Lorsque je tourne, je pars de quelque chose de solide, le scénario, pour ensuite laisser entrer la vie progressivement. C’est comme une porte qui s’ouvre petit à petit. Je suis toujours à l’affût de cette vérité !

 

Et maintenant, on va où ?

L’écriture du film se déroulait à un moment particulier, la situation se dégradait de plus en plus au Liban, nous étions aux portes d’une nouvelle guerre. J’étais enceinte de mon fils et je me disais, s’il avait dix-huit ans aujourd’hui, comment aurais-tu fait pour éviter qu’il ne prenne une arme pour tuer un autre jeune homme. Et de là est née l’idée du film. Dans ce récit, on se demande : « et si on donnait aux femmes le pouvoir de décider de la paix ». Devant l’absurdité de la guerre, j’ai décidé de pousser cette absurdité et de la traiter sur le ton de l’humour, comme une fable. 

 

La critique féroce de Capharnaüm

Les critiques sur le film Capharnaüm ont été très dures, cela a été un vrai trauma. J’ai vu des termes durs, comme la « pornographie de la misère ». Je n’ai pas compris pourquoi ces termes avaient été employés. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’on doit prendre des gants pour raconter cette réalité des enfants des rues ? Cette expérience de la critique a même remis en question mon intention de départ du film. Mon propos depuis le début était de dire qu’on ne peut pas détourner le regard sur la situation de ces enfants au Liban. Vous savez, quand on est confrontés à ces attaques de la part de certains critiques, on doute même de sa propre conviction. J’ai fait une thérapie suite à ce trauma et je ne suis d’ailleurs pas certaine de mettre complètement remise de cela.

 

Un chaos organisé

Pour le tournage de Capharnaüm, je savais qu’il fallait prendre du temps pour s’adapter au rythme des enfants. On se sentait tous en mission, tant le tournage était difficile, prenant.  Je crois qu’on était guidés par une force supérieure, c’était un chaos organisé. Ma fille avait huit mois à l’époque et je me souviens avoir transporter son porte-bébé en porte-moniteur pour pouvoir circuler rapidement pendant les scènes. Et depuis le film a eu un succès public incroyable. Et il s’est passait aussi quelque chose d’extraordinaire lors de la sortie du film. Les Nations Unies se sont intéressées au cas du petit Zain al-Rafeea qui interprète le rôle principal du film. Elles ont aidé sa famille à s’installer en Norvège où il vit désormais. Il étudie le milieu équestre. 

 

Le prochain scénario est fini

Il y a quelques jours je viens d’écrire le mot « FIN » sur le scénario de mon prochain film. Il va parler de la femme de manière universelle : on mettra en scène plusieurs histoires de plusieurs femmes de différentes cultures et à des moments charnières de leurs vies. Un peu sous la forme d’une fresque. Mais je ne peux pas en dire plus…

 

Propos recueillis par Laura Lépine