© Lucas Aymard - Jean Luc Mège Photography - Institut Lumière

MASTER CLASS

« Il faut toujours aller au bout de vos projets, quoiqu’il arrive ! »

POSTÉ LE 16.10.2026

Grand chef opérateur et réalisateur, Caleb Deschanel explique son parcours et la réalité de son métier…

 

Sa vocation

Au départ, j’étudiais la biologie car je viens d’une famille de médecins. Mais je n’étais pas fan des autres élèves. Quand je ratais un cours, personne ne voulait partager ses notes, c’était très concurrentiel. Et puis un jour en me baladant dans les couloirs de la fac, je suis tombé sur un atelier consacré à l’histoire de l’art, j’étais fasciné. Je me suis dit : « qu’est-ce qu’il y a de mieux que de s’asseoir dans le noir et de regarder des œuvres d’art ! »

 

La classe la plus cool de l’Université

J’ai rencontré des élèves incroyables à l’Université de Californie du Sud (USC) comme Walter Murch, qui est devenu l’un des meilleurs monteurs de films. Il y avait aussi dans notre classe le futur scénariste Matthew Robbins et le réalisateur Georges Lucas. A cette époque, j’ai pu travailler avec un directeur de photographie, c’est à ce moment que j’ai su que je voulais faire ce métier. Comme j’avais appris à utiliser la lumière, tous ces étudiants incroyables faisaient appel à moi pour leurs films d’école. A l’époque, on avait un accès limité au bâtiment de l’université pour faire nos films, alors on montait sur les poubelles pour entrer en douce dans les locaux et du coup, on faisait les meilleurs films que les autres élèves! Georges Lucas était encore plus malin puisqu’il volait des bobines à des étudiants de la Marine qui disposaient de plus de moyens que nous. Il avait déjà une longueur d’avance ! 

 

La Nouvelle vague

Mon influence majeure, c’est la Nouvelle vague, tous ces cinéastes incroyables comme Jean-Luc Godard, François Truffaut. Ce qui est génial avec les films français de la Nouvelle vague c’est qu’en les regardant on se disait que c’était possible de faire des films comme cela. En réalité, si on a une histoire, on peut faire un film. Pas besoin de d’équipe énorme, d’effets spéciaux ou de moyens titanesques. Quand je voyais les films hollywoodiens, je me disais, c’est un peu « too much ». Ce sont vraiment les films français qui m’ont donné envie de faire du cinéma. 

Sa collaboration avec Caroll Ballard

 

J’ai connu Caroll lorsqu’il était étudiant à l’université de Los Angeles avec Francis Ford Coppola. Sur le tournage de l’Etalon noir, nous avons travaillé d’abord à Toronto avec une équipe de télévision. C’était compliqué car ils veulent toujours faire les choses très rapidement et Caroll et moi aimons prendre notre temps pour chaque plan. Et puis, nous avons fait la deuxième partie du tournage en Italie et ça allait beaucoup mieux car on était une équipe de techniciens qui avaient la même façon de travailler que nous. J’ai d’ailleurs rencontré Federico Fellini grâce à ce tournage en Italie. Il y a une chose essentielle que j’ai appris sur ce tournage : vous pouvez faire toute la préparation du monde, faire des tas de storyboards ; l’image se crée sur le plateau. 

 

C’est quoi un bon réalisateur ?

Il n’y a pas de règle, certains cinéastes font une seule prise, comme William Friedkin et d’autres font des centaines de prises comme Stanley Kubrick ou Warren Beatty. Vous savez, je ne crois pas à la notion du « beau plan ». Kubrick expliquait qu’un plan sert à transposer de façon visuelle ce que le personnage ressent. Ce qui compte, c’est comment on utilise ces plans pour capturer l’émotion du personnage. La cinématographie, ce sont des éléments simples : le jour, la nuit, le soleil. Mon travail, c’est d’utiliser ces choses simples pour faire passer des émotions. Dans le film Le Meilleur de Barry Levinson, il y a cette scène de match de base-ball où Robert Redford prend la batte et frappe la balle qui va faire exploser tous les projecteurs, ça part en feu d’artifices et on comprend qu’il gagne alors le match. Personne ne m’a jamais dit : « c’est impossible que cela arrive dans la vie ». Ce que je cherche, c’est de vous guider dans l’histoire du film.

 

Ses secrets pour être un bon chef opérateur

Quelquefois, il faut accepter de s’exposer, de se ridiculiser pour obtenir ce que l’on veut. Je suis prêt à tout pour faire mon travail. Il y a quelques années, je voulais faire un film documentaire sur les trains. Et pour cela, vous avez besoin des autorisations : j’ai essuyé des refus de la part de trois compagnies ferroviaires par courrier. Chaque lettre se présentait de la même façon : le premier paragraphe était pour me remercier de l’intérêt porté à l’entreprise, le deuxième annonçait leur refus et le troisième me souhaitait bonne chance pour ce film. Un jour, je suis allé directement sur le site d’un chemin de fer : le type qui contrôlait, par je ne sais quel miracle, n’a pas lu le deuxième paragraphe et il m’a laissé filmer. J’ai pu donc pu faire ce documentaire. Tout cela pour dire qu’il faut toujours aller au bout de vos projets, quoiqu’il arrive. Il y a aussi une autre chose très importante, c’est de prendre le temps d’observer : dès que je suis dans un café, je regarde les gens autour de moi, je regarde la lumière. Avec ma femme, on adore jouer à regarder les personnes autour et à inventer leurs histoires. La vie est le meilleur enseignement pour apprendre à raconter des histoires.

 

Propos recueillis par Laura Lépine