© Loic Benoit - Institut Lumière

MASTER CLASS

« Je vois la caméra comme un partenaire »

POSTÉ LE 13.10.2026

L'actrice chinoise, star de Tigre et Dragon (2000), vient de réaliser son tout premier court-métrage, Poem, dans lequel elle joue. Elle nous révèle les secrets de ce tournage... mais pas seulement !

 

Dans ce film, Poem, vous avez choisi de diriger des enfants. Comment vous y êtes-vous prise ?

 

Avant de répondre à la question, je voudrais remercier Thierry Frémeaux. La première fois que j'ai eu l'occasion de le rencontrer, c'était en 2000, quand je me suis rendue au Festival de Cannes. C'est un ami qui a été le témoin de mon parcours dans le cinéma, tout au long de ces années. Un jour, j'ai reçu un message dans lequel il me disait qu'il avait envie de jeter un coup d’œil au premier film que je venais de réaliser. Quand il l'a vu, il a été ému, et il a fait tous ces efforts pour que ce film puisse être amené en France dans le cadre de ce festival, afin que vous puissiez le découvrir.

 

Pour répondre à votre question, tourner avec des enfants a effectivement été l'une des choses les plus compliquées pour ce film. J'ai eu beaucoup de chance de rencontrer cette petite troupe d'enfants intelligents et mignons... mais aussi fauteurs de trouble (rires) ! La première scène est un plan long, et on a dû la tourner pendant de nombreux jours. Au départ, je m'étais dit que dix prises pourraient suffire, mais au final j'en ai tourné une cinquantaine ! Cette scène a été très complexe pour toute l'équipe technique, mais aussi pour les acteurs. A certains moments, tout se passait très bien, jusqu'au moment-clé où le frère et la sœur avaient oublié leurs répliques (rires) ! Heureusement, je suis moi-même la maman de deux enfants, et j'ai assez de patience. Je me suis amusée sur le tournage. Tout se passait mieux quand on donnait aux enfants des bonbons et des glaces, ce qui ne marcherait pas forcément avec des acteurs adultes (rires) !

 

Que signifie pour vous le titre, Poem, et en quoi était-ce important que la poésie traverse votre film ?

 

Le romantisme à la chinoise est toujours moins expressif. Dans la culture orientale, nos sentiments sont plus retenus, cachés. Dans plusieurs moments de ce film, le mot « poème » revient. C'est une sorte de mensonge. [SPOILER ALERT] Quand le père meurt dans un accident, la mère essaye chaque jour de compléter ce poème. Elle a envie de tenir la promesse du père qui avait raconté ce joli mensonge à son fils, selon lequel il écrivait des poèmes dans le ciel. A un moment donné, le montage permet à plusieurs scènes et plusieurs images de se télescoper. J'ai ajouté de vraies images du satellite chinois, qui continue actuellement de graviter autour de la Terre, et s'appelle « L'Orient est rouge », si on le traduit en français. Cette histoire raconte comment des générations de personnes, pour la plupart des familles ordinaires, ont construit la Chine d'une certaine manière, dans les années 50. C'est ce romantisme-là que j'ai voulu montrer. Fait amusant : j'ai reçu hier le Prix du festival Lumière. J'ai alors prévenu mes parents pour leur annoncer la nouvelle. Mon père s'est réveillé au milieu de la nuit pour m'écrire un poème (rires) !

 

D'après vos choix artistiques, les couleurs du film se situent dans les bruns et ocres. La lumière donne une vraie personnalité au film. Comment avez-vous travaillé avec votre chef opérateur ?

 

Pour être honnête, je n'ai jamais vraiment appris à faire des films, donc au moment de me lancer, je ne maîtrisais pas bien toutes les techniques des chefs opérateurs. La chance que j'ai eue en revanche, c'est d'avoir pu travailler avec des réalisateurs et chef opérateurs que je connais bien, donc j'ai pu leur apprendre la beauté. La manière dont j'ai grandi et évolué à leurs côtés m'a été d'une grande aide. Que ce soit Wong Kar-Wai ou Ang Lee, la lumière était toujours fondamentale pour eux.

 

Par exemple, dans mon film, il y a un plan très long où l'on voit la mère et son fils rentrer chez eux. C'est une scène qu'on a tournée à l'intermède du jour et de la nuit, au moment du crépuscule. Mais ça ne donnait pas un résultat satisfaisant, j'avais un sentiment d'échec. Donc on y est retournés le lendemain matin. C'est finalement à ce moment où la lumière n'est pas encore complète, que j'avais envie de tourner cette scène. Et c'est cette ambiguïté du temps et de la lumière que je souhaitais mettre en avant dans mon histoire. De mon point de vue d'actrice la lumière est importante, mais la manière d'exprimer les émotions et les sentiments l'est encore plus.

 

Vous aviez 18 ans quand vous avez incarné votre premier rôle, dans The Road Home de Zhang Yimou (1999). Il y a quelque chose de très particulier, que le réalisateur a su capter. Quelles sensations gardez-vous de ce film et de ce rôle ?

 

Pour la plupart des jeunes acteurs et actrices, la première fois qu'ils sont choisis pour un film, ils sont choisis pour ce qu'ils sont. A l'époque, je me suis contentée d'être moi-même, de réaliser des actions ou comportements que j'avais compris, mais j'étais assez naïve, car je connaissais encore peu les techniques d'art dramatique. Il y a une scène où un amoureux doit apporter des raviolis, mais il n'y arrive pas car il tombe. Je devais pleurer à ce moment-là, mais je n'ai pas réussi ! Il s'est passé un peu la même chose avec les enfants de mon film (Poem), où ils n'arrivaient pas à pleurer, malgré la gravité de la situation... Je leur ai alors raconté que leur maman n'allait pas revenir les chercher... et ça a marché (rires) ! C'est la technique de Zhang Yimou, qui, à l'époque, m'avait raconté que l'équipe du film allait m'abandonner dans la montagne et me laisser seule avec les loups... Donc vous voyez, j'ai eu un bon maître (rires) !

 

C'est avec votre rôle dans Tigre et Dragon d'Ang Lee (2000) que vous êtes devenue célèbre à l'international. Vous avez une formation de danseuse. Avez-vous pu vous servir de ces cours de danse pour réussir vos cascades ?

 

J'ai appris la danse pendant six ans, mais je ne suis pas vraiment une très bonne danseuse. Ceci dit, cet entraînement et ces exercices que je faisais pendant mes cours de danse m'ont beaucoup aidé. Ce que la danse permet en termes de force, de rythme et de représentation, m'a forcément servi pour la suite. Par contre, quand il s'agit de convertir la danse en kung fu, ce n'est pas forcément évident. La danse est quelque chose de doux et fluide, surtout la danse traditionnelle chinoise, celle que j'ai apprise. Dans les arts martiaux, il y a quelque chose de beaucoup plus intense et rapide, et ça, j'ai dû l'apprendre. A l'époque, je n'avais pas vraiment le choix. On y a passé de nombreuses heures, et c'est comme ça que j'ai réussi. Ce long apprentissage a été douloureux, mais ça en valait la peine.

 

Le personnage que vous incarnez dans Tigre et Dragon est rapide. C'est une combattante, quelqu'un de totalement imprévisible. Elle est courageuse et dangereuse, et allie plusieurs qualités que possèdent les héroïnes romanesques. Qu'est-ce que Ang Lee vous a dit pour vous convaincre d'accepter le rôle ?

 

Hier au festival Lumière, il y a eu une projection de Tigre et Dragon, devant 5 000 personnes. En le revoyant moi-même, j'ai soudain compris un peu mieux pourquoi autant de gens aimaient ce personnage. Il y a quelque chose qui relève du courage, de l'affirmation de soi, du sens de l'aventure et de l'observation... des qualités que l'on envie peut-être un peu tous. Cette héroïne est très dangereuse, mais un type de danger qui plaît, car il conteste le pouvoir en place. Même s'il s'agit d'un film historique, ce personnage reste très moderne. Surtout pour une actrice asiatique, et pour un film qui date d'il y a 20 ans. Mais avant tout, si j'ai accepté le rôle, c'est parce que Ang Lee me l'a proposé !

 

Il y a dans ce film un marqueur que l'on retrouve chez votre personnage, mais aussi dans la réalisation des films chinois : la façon de montrer ses sentiments. On le voit aussi dans The Grandmaster de Wong Kar-Wai (2013). Pouvez-vous évoquer cette manière très spécifique au cinéma chinois de filmer le sentiment avec retenue, sans dialogue, mais très puissant, et très différent de ce qu'un cinéaste européen pourrait faire ?

 

Personne ne m'avait posé cette question jusqu'ici ! Ce qu'on essaie de rechercher dans nos films, c'est le vide. Le meilleur pour cela, c'est Wong Kar-Wai. Dans The Grandmaster, en réalité, il y a plein de vide. Et le vide, le néant, ce qui reste blanc, c'est ce qui donne aussi un espace immense d'imagination pour ceux qui le regardent. Quand je suis face à ce genre de scène, je trouve qu'il y a quelque chose d'assez excitant. La caméra est un objet assez dur et mécanique. Mais moi, je le vois plutôt comme un partenaire. Peut-être que quand on voit mon visage, j'ai l'air calme et paisible, mais en réalité, dans mon esprit, ça tourbillonne de sentiments ! C'est à travers les yeux et le regard qu'on va combler cette absence de visibilité des sentiments. Si on arrive à comprendre la puissance et la force qu'il y a derrière l'objectif et l'image, ça fonctionne.

 

Toujours au sujet de The Grandmaster, vous y incarnez la fille du Grand Maître. Entre vous et le personnage de Ip Man (Tony Leung), il y a de l'amour, avec, notamment, cette grande séquence de combat en intérieur, avec un escalier. Cela fait penser à l'adage d'Hitchcock, qui disait : « Il faut filmer les scènes de crime comme des scènes d'amour, et les scènes d'amour comme des scènes de crime ». Dans cette scène, il n'y a pas de force physique, mais spirituelle et sentimentale. Quel souvenir en avez-vous ?

 

Au début, quand on m'a parlé de cette scène, je n'avais pas le sentiment qu'il y aurait quelque chose d'aussi fort. Au vu de la proximité de nos visages, on arrivait même à sentir l'odeur des cosmétiques qu'on portait à ce moment-là ! Quand j'ai vu les images de la scène une fois qu'elle a été tournée, j'ai réalisé à quel point nos visages étaient proches. Ça ressemble un peu au film Mr. et Mrs. Smith avec Brad Pitt et Angelina Jolie, de Doug Liman (2005) : eux aussi luttent entre eux continuellement, mais avec beaucoup d'amour. Dans The Grandmaster, c'est quelque chose de romantique à l'orientale, où on échange des coups, mais aussi une partie de son âme.

 

Vous avez souvent tourné avec Tony Leung. Comment travaillez-vous avec lui ?

 

La première fois que j'ai joué avec lui, c'était dans Hero de Zhang Yimou (2003). Puis il y a eu 2046 (2004) et The Grandmaster de Wong Kar-Wai (2013). Travailler avec lui me procure un sentiment de sécurité. Par exemple, pour 2046, c'était la première fois que je travallais avec Wong Kar-Wai, et il a fait énormément de prises. Mais comme je ne connaissais pas sa méthode, j'ai failli exploser ! Au bout d'un certain nombre de prises qui n'allaient toujours pas, j'ai commencé à douter de moi, et même de la vie en général (rires) ! Tony m'a rassurée en me disant qu'on allait tous faire beaucoup de prises, que c'était normal. Depuis cette époque-là, une confiance très forte s'est nouée entre nous. Dans la vie, c'est quelqu'un de très doux, qui n'aime pas beaucoup parler. Il a beau être comme ça, quand il doit jouer des rôles plus méchants et brutaux, il peut le faire sans problème. Il est très différent dans la vie de tous les jours par rapport à ses rôles. En réalité, la mannière dont les actrices et acteurs jouent, dépend vraiment d'eux-mêmes, et de quelle personne ils ont en face. Si j'ai eu la chance d'obtenir des prix, c'est sans doute beaucoup grâce à Tony Leung. Dans mon cœur, il restera pour toujours le meilleur interprète !

 

Dans 2046, vous jouez un couple avec Tony Leung. Wong Kar-Wai est presque fétichiste avec les costumes, les robes... Vous-même avez beaucoup joué dans des films historiques. Quel est votre rapport aux costumes ?

 

Les costumes sont quelque chose de fondamental pour les actrices et acteurs : c'est ce qui va nous permettre d'entrer dans certains rôles. Avant de tourner film, souvent, il y a de longues périodes d'essai : costumes, coiffure, maquillage... Tout ce travail est important pour avoir une meilleure idée du personnage qu'on veut incarner. Par exemple, là, vous me voyez avec les cheveux courts : c'est pour les besoins du prochain film sur lequel je vais travailler. On a essayé quelques perruques, mais comme il y aura beaucoup de plans rapprochés, cela aurait été trop visible. Or, on doit voir le mouvement naturel des cheveux. Donc j'ai coupé les miens, et on m'a même demandé de les raccourcir encore ! Il faut souvent faire des sacrifices pour un rôle.

 

Quel est ce film ? Pouvez-vous en parler ?

 

J'ai terminé le tournage en mars dernier en Chine. Il s'agit d'un thriller qui met en scène un professeur de mathématiques au lycée... mais je ne peux pas vous en dire plus pour l'instant ! Dans tous les cas, j'espère que ce film sortira en France, car j'aimerais que vous puissiez le découvrir !

 

Dans quel état d'esprit êtes-vous actuellement ? Quels sont vos projets ? Voulez-vous continuer de réaliser des films ?

 

Je travaille sur un scénario que j'écris moi-même, mais je me rends compte que c'est un processus très dur, qui m'apporte pas mal de souffrance. C'est peut-être à cause de mes cours de danse, qui m'ont rendue très perfectionniste. C'est peut-être aussi lié à la manière dont j'ai grandi : je suis quelqu'un de très consciencieux... Parfois peut-être un peu trop ! On me dit souvent de laisser couler. Mais les moments où je suis apaisée sont uniquement les moments où je suis avec mes enfants au parc. A chaque fois que j'ai un rapport avec le travail, j'ai vraiment besoin d'être préparée à fond et de me sentir prête. J'ai vraiment envie de réaliser mon premier long-métrage, mais je ne me lancerai pas tant que je ne serai pas pleinement satisfaite de mon scénario. J'admire les gens qui font des films, mais aussi ceux qui les regardent !

 

Je suis actrice, donc ce que j'aime faire, c'est « jouer le rôle des autres », et donc, m'intéresser aux émotions des autres. Aucun d'entre nous n'est parfait, et on a tous plus ou moins rencontré des difficultés et des épreuves au cours de notre vie. Ce qui est fondamental, c'est comment on a traversé et dépassé ces épreuves. Il suffit de vous faire confiance, d'avoir confiance en vous, et il n'y aura aucune épreuve insurmontable... Et il faut beaucoup de patience, aussi !

 

Propos recueillis par Fanny Bellocq