© Romane Reigneaud - Jean Luc Mège Photography - Institut Lumière
MUSIQUE
« Pour écrire il faut que je vive. »
POSTÉ LE 15.10.2026
Bernard Lavilliers est venu parler chanson, voyages et de la sortie de son nouvel album, Rite Cruel, le 23 octobre.
À 80 ans, avec sa voix « d’avant, mais en mieux », le Stéphanois exprime une curiosité intacte, un goût du risque permanent, mais aussi une invariable méfiance tenace envers les illusions du temps présent. « Je suis un optimiste de l’expérience, un pessimiste d’origine ». Voilà qui résume assez bien Bernard Lavilliers. Impossible pour lui de se risquer à « refaire les mêmes chansons » ; de se retourner vers ses propres souvenirs comme un fonds de commerce. « Pour écrire, il faut que je vive, moi. » D’où les voyages, les rencontres, la nécessité d’aller chercher une nouvelle fois ailleurs des sons et des récits. À Kinshasa, où il a séjourné un mois, il est parti sur les traces de la rumba congolaise, qu’il avait découverte trente ans plus tôt en traversant le fleuve depuis Brazzaville. Il voulait voir la ville le jour, « comprendre cette mégapole de 22 millions d’habitants », se confronter à sa vitalité artistique. Mission réussie. « Je suis rentré, je me suis dit : bon, t’es pas cuit, quoi, t’es pas fini. »
Il a enregistré avec des locaux, partagé la scène avec un grand guitariste de rumba et repris Noir et Blanc, dont le refrain en lingala, porté jadis par son ami Nzulu, reste dans les têtes et les cœurs. La rumba a ses secrets. « Si tu ne prends pas la musique que tu aimes, au moins savoir la jouer correctement, je ne vois pas l’intérêt de voyager. La musique doit te parler avant même que les mots ne soient posés. »
Le Brésil lui a inspiré Rio no inverno, portrait inédit d’une ville sous la brume, privée de sa lumière habituelle. « Toutes les villes solaires, dès qu’il y a plus de soleil, elles sont laides. » La formule est provocatrice, mais le propos sérieux : il s’agit de saisir un lieu « autrement que par ses clichés, d’écouter ce que le climat, les saisons et la vie quotidienne modifient chez les êtres ».
Dans Rite Cruel, Lavilliers revisite aussi son propre répertoire. La zone, issue des Barbares (1975), devenue De la grâce à la chute. Un air aux accents de musique de film, inspiré par Lalo Schifrin et ses compositions pour Mission: Impossible. Une manière de réinventer une chanson plutôt que de la reproduire.
L’époque de surconsommation lui a inspiré À vendre. « Tout est à vendre. Voilà, nous aussi, on est à vendre. Autrement, quand c’est gratuit, c’est nous le produit, on le sait. » Derrière la simplicité de la formule, une colère contre la marchandisation généralisée et ceux qui osent tout. « Moi je doute tout le temps. Sinon tu deviens Donald Trump ! » S’il craint les algorithmes ? « Plutôt la corruption. L’artiste, dit-il, est une sentinelle, un miroir parfois, un signal d’alerte. »
À ceux qui lui demandent comment il fait pour continuer, Lavilliers répond en somme par une méthode : repartir, écouter, douter, recommencer. Et se prouver, comme il venait de dire « qu’on n’est pas fini ». Avant de saisir sa guitare pour un On the road again : sa profession de foi. Intacte.
Carlos Gomez