© Léa Rener - Institut Lumière
MASTER CLASS
« Si vous travaillez sur un film, chaque fois que vous pouvez enfreindre une règle, faites-le ! »
POSTÉ LE 17.10.2026
Joel et Ethan Coen, une rencontre pince sans rire, d’une tranquille et grande profondeur !
IL ÉTAIT UNE FOIS…
Joel Coen : On a grandi dans le Minnesota, « le trou des États-Unis ». Notre mère venait de Londres, notre père enseignait à l’université. Et je me souviens de lui avoir souvent demandé : « mais qu’est-ce qu’on fait ici ? »
Ethan Coen : Le cinéma nous offrait une échappatoire. On a fait notre éducation de cinéphiles notamment au ciné-club de l’université du Minnesota, qui nous a fait découvrir les films que la télévision ne diffusait pas.
L’ÉCOLE DU NAVET
E.C. : Gamins, on tournait en vidéo de petites versions de deux minutes de films d’horreur particulièrement mauvais. On a compris une chose essentielle, le montage peut sauver bien des choses.
J.C. : Dans le fond on ne savait pas ce qu’était le montage. Pour réaliser un raccord, on interrompait une scène, on changeait de plan et de lieu, puis on revenait au décor initial. Après on envoyait ça au labo par la poste et l’avantage c’est que lorsque le film nous revenait il était terminé ! J’ai débuté comme assistant monteur, notamment sur des séries B horrifiques. Puis j’ai encouragé Ethan à écrire des histoires pour qu’on travaille ensemble. On aimait les films d’horreur, Sam Raimi et Massacre à la tronçonneuse, mais on avait d’autres envies.
DEUX FRÈRES, UN SEUL CERVEAU
E.C. : On écrit ensemble, on choisit ensemble les acteurs et les équipes. Et on mesure nos idées et leur pertinence à la réaction de l’autre.
J.C.: Parfois on se lance des défis. Un jour, on s’est dits « jamais on ne commencera un film par un carton qui indiquerait avec des caractères de machine à écrire, "CIA, bureau de la CIA, 1950" ». Puis on s’est regardés et on s’est dits « pourquoi ne pas ouvrir ainsi notre prochain film ? ».
E.C. : On accepte sans problème les idées de l’extérieur, y compris celles qu’on avait commencé par rejeter. Avec Carter Burwell, il nous arrive de décrire une musique en expliquant à quoi surtout elle ne doit pas ressembler ; qu’il nous propose finalement et dont on adore le résultat ! L’accident devient parfois une ressource.
AIMER LES ACTEURS
J.C. : Nos premiers acteurs étaient des copains de la fac. On a un mode de direction plutôt libéral : on explique le ton du film, on donne le texte et on laisse les acteurs trouver leur chemin.
LE FILM LE PLUS IMPORTANT.
J.C. : C’est avec un premier film qu’on apprend tout, qu’on découvre sa manière de faire et qu’on se forme pour le reste de sa vie. De ce point de vue Sang pour sang reste mon préféré. Mais mes souvenirs les plus heureux sont aussi liés à l’ambiance que procure de tourner en musique sur le plateau. The Big Lebowski.
E.C. : O Brother, Where Art Thou ? qui me rappelle notre enfance. La musique live pendant les prises transforme l’énergie d’un tournage.
LE FILM CASSE-TÊTE
J.C.: Miller’s crossing. C’était une adapta-tion d’un texte de Dashiel Hammett et on galérait sur la structure. On s’est arrêté trois semaines ; et on a écrit Barton Fink : l’histoire d’un type qui n’arrive pas à écrire.
YES, WE CANNES.
E.C. : Voir son film à Cannes (les Coen ont été Palme d’or pour Barton Fink en 1991), c’est déjà beaucoup pour sa vie future. Les prix sont la cerise sur le gâteau.
J.C. : Ce qui me rappelle une blague de Billy Wilder, âgé, qui consultait un médecin pour des difficultés à uriner. Le médecin lui demande : « Quel âge avez-vous ? », « 75 », répond Wilder. Et le médecin lui répond : « Vous avez assez pissé dans votre vie. »
E.C. : En fait avec ce Prix Lumière vous semblez nous dire : « vous avez assez pissé ! »
QUELLES RÈGLES ?
E.C. : On revendique une certaine naïveté à l’égard des règles du cinéma. On a appris en regardant des films, sans jamais assimiler les règles tout à fait. Dans Inside Llewyn Davis, on a même enfreint la règle de l’axe des 180 degrés (qui assure la continuité spatiale entre deux plans, ndlr). Et personne ne l’a remarqué.
J.C. : Si vous travaillez sur un film, chaque fois que vous pouvez enfreindre une règle, faites-le !
— Propos recueillis par Carlos Gomez