© O. Chassignole
LIVRE
Une histoire américaine
POSTÉ LE 10.10.2026
« Clair, concis – de la dynamite. » Voici une des formules de Scène. Mémoires, l’autobiographie d’un cinéaste pas comme les autres, Abel Ferrara !
Accueillir un récit d’Abel Ferrara, sous la forme d’un film ou d’un livre, comme c’est le cas ici, c’est toujours savoir qu’on entame une aventure où l’on va vous dire tout et sans fioritures. Scène. Mémoires est le polaroid chapitré d’une époque et de tout un peuple qui la constitue. Tout de suite, Ferrara donne le ton en ayant l’intelligence de ne pas jouer la chronologie. Il démarre plutôt avec un moment fort de sa vie de jeune homme, quand sa petite amie le quitte, sans pour autant en faire un drame. On se dit qu’avec ce début pas comme les autres, va se déployer un récit unique, intense avec une seule idée qui le fait tenir debout malgré son cœur fracassé : faire du cinéma !
Le sentiment, les amours, filent ainsi tout au long du récit et révèle un homme d’une franchise merveilleuse, qui ne recherche pas la psychologie, mais la vie instinctive et drue. Un homme toujours sur la brèche, prêt à tout accueillir. Et si on en apprend beaucoup sur son enfance, sa mère qui « venait aussi du sud du Bronx mais elle avait grandi dans une pauvreté extrême... », son père « J’avais quitté la maison à dix-sept ans et gardé assez de distance pour préserver une image romantique de lui », ou son oncle Bobbo qui « vivait à sa manière, convaincu que le rêve était aussi légitime et pertinent que la vraie vie », cette enfance est distillée par ci par là à travers ce livre et ça fonctionne très bien.
Le monde de Ferrara est un monde vivant qui ne cherche pas le beau mais qui le trouve partout, y compris et surtout dans l’impureté. Sans se soucier de la politesse, la vie entre dans cet ouvrage. Le style est direct, franc, éclairant, teinté d’humour. « Quand j’étais ado, dans le nord de l’État, j’ai tenté ma phrase fétiche sur une fille de vingt-deux ans : « Hey, t’as un petit ami ? » Elle m’a expliqué : « Abel, toutes les filles canon ont un petit ami. »
Les totems de l’univers Ferrara émergent. On retrouve toute une ambiance du New York des années 70, 80, où un certain cinéma de genre underground était roi. « Être seul à New York pour la première fois est exaltant, mais aussi atrocement solitaire – de cette solitude que l’on ressent quand on se retrouve au milieu de dix millions de gens, sans amis, sans argent, et un cœur toujours en mille morceaux. » On croise les comédiens magnifique Christopher Walken et sa petite mallette, ou, Harvey Keitel, futur Bad Lieutenant, qui lui dit : « Les gars, vous avez beaucoup à m’apprendre, mais il y a des choses que je peux vous enseigner. » Va savoir ce qu’il a appris de nous – mais je sais, moi, ce que j’ai appris de cet ex-marine né à Brooklyn et au cœur grand ouvert. »
On découvre combien Ferrara est un grand cinéphile, montrant son amour pour Tobe Hooper, et puis Dario Argento, ou Pasolini, et à travers ces derniers l’Italie. Les lieux chez le cinéaste sont clés, il en décèle à chaque fois une atmosphère propre, une façon d’appréhender le monde selon aussi les époques, qui sont parfaitement ressentis.
Et puis ce récit donne ce qu’il faut de vérité à soi-même, celle qu’on se doit, et que Ferrara choisit de partager pleinement, sans la juger. La vérité de l’alcoolisme, de la défonce intenses, jalonne cette vie. « Mon problème, c’est que je suis alcoolique. » Avec une vaillance très bienvenue, le réalisateur détaille les conséquences de ses actes, sans fatalité, sans plainte et surtout sans idéalisation. Ce partage transgressif est déployé de façon salvatrice. Car cette autobiographie est profondément écrite pour partager avec les autres. Un récit rude, âpre, séduisant, sexy aussi, qui va de l’avant. Et un art des formules géniales héritées peut-être de sa mère qui lui a dit quand elle a su qu’il voulait faire carrière dans le spectacle : « Derrière chaque lumière de Broadway, il y a un cœur brisé. » On est prévenu.
Virginie Apiou