© DR

NOUVELLE RESTAURATION

Les Diables

POSTÉ LE 12.10.2026

« Je suis belle ! Je suis belle ! » hurle Jeanne, la nonne bossue, en partie déshabillée, à la foule. Voici Les Diables, une œuvre qui porte à merveille son titre tant elle est redoutable. L’histoire de sa fabrication aussi !

 

Coupé, censuré, puis invisible, ce film historique du Britannique Ken Russell de 1971, est selon son réalisateur : « un film dur sur un sujet dur ». De quoi s’agit-il ? En 1634, un envoyé du puissant Richelieu débarque à Loudun, où règnent, dit-on, des mœurs scandaleuses, sous la bénédiction d’un homme d’église, Urbain Grandier, dont l’abbesse Jeanne des Anges est folle amoureuse. Le problème pour les autorités guère tolérantes, est qu’elles voient d’un très mauvais œil cette cité qui a déclaré la liberté de penser, sexuelle et religieuse. Catholiques comme protestants y jouissent en harmonie, avec violence et un potentiel sadisme.


Les Diables est inspiré d’une pièce de théâtre de John Whiting de 1961, elle-même inspirée d’un essai d’Aldous Huxley, Les Diables de Loudun de 1952, lui-même inspiré du véritable phénomène historique des possédés de Loudun. United Artists s’engagent avec Ken Russell, qu’ils étaient par ailleurs venus chercher. C’est LE cinéaste britannique du moment. Il lit l’histoire, se déclare choqué et veut en la réalisant choquer lui aussi les autres. Il ne s’agit pas de faire un film anticlérical, il s’agit de traiter d’une manière plus générale de l’emprise, du lavage de cerveau que certains êtres charismatiques opèrent sur les autres. 


En 1970, le tournage commence en grande partie aux studios de Pinewood, en Angleterre avec pour directeur artistique, le fabuleux Derek Jarman, dont c’est la première expérience cinématographique. Esthétiquement, le film est fou. Les nuances de blancs dominent pour selon Russell qu’elles soient un « leitmotiv ultra résistant qui finit par dissoudre par sa quantité les relations humaines » !!  Jarman transpose la formule d’Huxley pour lequel cette histoire de possédés est comme un « viol dans les toilettes publiques ». L’inspiration est La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Une muse ambigüe quand on sait que Les Diables contient scènes d’orgies et tortures.

 

Les comédiens Vanessa Redgrave et Oliver Reed embrassent totalement leurs rôles. Reed défend le film avec humour : « On n’est jamais parti pour faire un gentil film chrétien. Charlton Heston en a assez fait comme ça. Les Diables parlent de gens tordus ! » À sa sortie, le British Board of Censors, donc la censure britannique fait couper des scènes, classe le film d’un X interdit au - de 18 ans, les États-Unis aussi. D’autres pays le bannissent totalement dont la Finlande jusqu’en 2001 ! Le Vatican demande à ce qu’on le retire des projections à la Mostra de Venise. Les critiques sont plutôt mauvaises, on n’aime pas ce théâtre de « grand Guignol », même si quelques-uns apprécient cet art du grotesque horrifique. Dans les salles anglaises, c’est en revanche un succès.

 

Commence alors un long chemin de croix pour que ce film retrouve son authenticité, son director’s cut ! Il a été une première fois restauré puis projeté à Londres en 2002. En 2014, des cinéastes comme Guillermo Del Toro approuve la campagne de soutien au film, #FreeTheDevils afin que le film soit davantage accessible. En 2026, la Warner via Warner Bros. Clockwork sort un director’s cut en 4K d’après un négatif original avec les scènes enlevées et que personne n’avait vu depuis 50 ans. Voilà qui est réparé !


Virginie Apiou