© Rudy Bou Chebel - Les Films des Tournelles / DR
SOLIDAIRE
« Résistance culturelle ! »
POSTÉ LE 15.10.2026
Elle a fait l'expérience du cinéma sous les bombes et l’a transformé en une arme douce. De Caramel à Capharnaüm, la cinéaste et comédienne libanaise filme ce que le monde préfère ne pas voir. Sans renoncer au plaisir du spectacle.
Nadine Labaki a commencé par fuir. Pas le Liban, mais la réalité. Enfant, elle grandit pendant la guerre civile et découvre les films comme on découvre une porte dérobée. « Dans mon village, raconte-t-elle à Gala en 2019, nous avions la chance de vivre au-dessus d’un magasin qui louait des VHS, alors quand les tirs cessaient et que l'électricité était rétablie, on descendait en choisir un. Souvent le même, car le choix était mince : Grease et Les Sous-doués, qu’on a dû voir mille fois ! » Ces films lui permettent de quitter les abris et oublier les sacs de sable. Jusqu’à comprendre que « raconter mes propres histoires sera le moyen plus efficace de créer des mondes, loin du mien ».
Dans Caramel (2007) son premier long, cinq femmes se retrouvent dans un salon de beauté de Beyrouth. Épilation, désir, mariage, homosexualité… Sous le vernis du mélodrame, Labaki commence déjà à plaider pour celles dont on ne parle qu’à voix basse. Une opera prima produite par la productrice Anne-Dominique Toussaint qui, de passage à Beyrouth l’a encouragée : « écrivez, racontez, je vous suivrai ».
Dans Et maintenant, on va où ? (2011), Nadine pousse plus loin : dans un village libanais déchiré par les rivalités religieuses, les femmes s’organisent pour empêcher leurs hommes de recommencer la guerre. La cause est sérieuse, la méthode moins. Selon Labaki, on peut combattre le fanatisme avec des mensonges, des danses et quelques sédatifs ! Irrésistible.
Puis vient Capharnaüm (2018) où son plaidoyer se mue en procès. Quatre années d’enquête passées dans les tribunaux pour enfants, à rencontrer des familles, interroger des enfants sur une question aussi simple que vertigineuse : « Est-ce que tu es content d’être né ? » Un soir de 2014, après avoir aperçu une mère et son bébé perdus entre deux voies rapides, elle rentre chez elle et dessine le visage d’un gamin, Zain un petit syrien qui dans le récit hurlera son malheur à la face des adultes, jusqu’à poursuivre ses parents pour l’avoir mis au monde. C’est le premier de ses films dans lequel elle choisit de ne pas jouer.
Elle rejette cependant le cinéma qui distribuerait bons et mauvais points. Elle raconte avoir voulu « malmener la bonne conscience du public » avant de comprendre, au contact des familles, qu’elle n’avait elle-même « aucun droit de les juger ». Faire comparaître une société sans s’exonérer elle-même, c’est faire preuve d’élégance et de dignité. « Je ne peux pas rester silencieuse, sinon je participe au crime. »
Son œuvre privilégie ainsi les visages aux slogans, cherche les contradictions et balaye surtout les certitudes. L’émotion nait dans les interstices. En 2024, elle résumait ainsi sa méthode : « J’essaie de [...]développer mes histoires de manière à ce que j’en sois le “véhicule” qui fera voyager leurs combats. » Et qui surtout leur laissera le dernier mot. Au Liban qu’elle refuse d’abandonner, elle appelle aujourd’hui à la « résistance culturelle » : son arme préférée tiendra toujours dans deux petites heures de fiction.
Carlos Gomez