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LA CINÉPHILIE DE…

Un vrai goût des autres

POSTÉ LE 12.10.2026

Agnès Jaoui vient nous parler de sa cinéphilie, une belle occasion de se pencher sur son cinéma !

 

Depuis ses débuts avec Jean-Pierre Bacri jusqu’à L’Objet du délit, Agnès Jaoui ne cesse d’écrire sur les rapports de force, les petites lâchetés, la honte, le désir de reconnaissance ou notre difficulté à supporter que les autres ne nous ressemblent pas. 

Les gens parlent beaucoup chez Agnès Jaoui. Et peu importe le cadre tant que les langues se délient. Alors ce sera autour d’une table, dans un café, sur une scène d’opéra. Ils parlent beaucoup, mais s’écoutent peu et finissent par se trahir comme dans Cuisine et dépendances, énorme succès théâtral en 1991, avant son adaptation à l’écran. 

En 1996, c’est Un air de famille qui aura valeur de mètre étalon en matière d’écriture. Une comédie plus subtile encore, écrite à nouveau avec Jean-Pierre Bacri, réalisée par Cédric Klapisch.  Pour décor, un bistrot où une famille se réunit. Chacun y débarque avec ses rancœurs bien planquées et va subir les plaisanteries des autres, au gré des rôles qu’ils se sont assignés. Personne n’y est réellement méchant, mais tous peuvent se montrer cruels. 

Avec Le Goût des autres (2000), son premier film de réalisatrice, Agnès Jaoui va plus loin. Castella (bouleversant Bacri), patron inculte qui tombe amoureux d’une comédienne, découvre un monde dont il ne possède pas les codes. La cinéaste n’y distribue pas les bons et les mauvais points comme on aurait pu l’imaginer : ici, les « cultivés » peuvent se montrer largement plus cons que les « ringards » ou identifiés comme tels. « Accepter l’autre, c’est le travail de toute une vie », disait-elle à Psychologies en 2009. Son film le plus tendre. Et peut-être le plus subversif.

En 2004, Comme une image la conduit à déplacer son sens de l’observation vers un intime resserré. Lolita, fille d’un écrivain célèbre, cherche désespérément l’approbation d’un père maladivement autocentré. Jaoui touche à une question qui traverse son écriture : pourquoi avoir tant besoin que les autres nous renvoient une image flatteuse de nous-mêmes ? Elle revendique volontiers la psychanalyse comme grille de lecture et la qualifie de « meilleure école de scénario possible ». Une réplique dans le film résume à merveille cette vision : « On croit qu’on aime les gens pour ce qu’ils sont, mais on les aime aussi pour ce qu’ils nous font croire qu’on est. » Le cinéma d’Agnès Jaoui n’est jamais très tendre avec ses personnages. Mais il le devient sans doute en leur accordant le droit d’être contradictoires. De se tromper.  

Cette année, avec L’Objet du délit, présenté à Cannes, elle a transposé sa petite mécanique dans le monde de l’opéra : une troupe, des rapports de pouvoir, une accusation d’agression sexuelle. Alors la communauté se fissure et chacun découvre que tout le monde n’a pas la même conception de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas. « Quand chacun a sa conception de la justesse, arrive la cacophonie », dit Jaoui en préambule à cette merveilleuse comédie. Une métaphore qui est tout sauf gratuite. La musique, Jaoui connaît, pour avoir étudié l’art lyrique à 16 ans. Quand les consciences ne sont pas à l’unisson, difficile de les faire chanter juste pour nous, dit-elle en substance. Le film est dédié à Bacri sans que Jaoui ait cherché à refaire sans lui ce qu’ils faisaient si joliment ensemble. Elle poursuit la conversation d’une seule voix, mais avec les mêmes interrogations. Ce qui n’empêche pas son cinéma de rester, une affaire de groupe. 


Carlos Gomez