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RÉTROSPECTIVE
Son Italie, quelle comédie !
POSTÉ LE 14.10.2026
Par la richesse de son inspiration ou la variété de ses regards portés sur la société, Ettore Scola pourrait représenter à lui seul le cinéma italien des années 60-80. Sa redécouverte semble inépuisable.
Avant de devenir l’un des grands réalisateurs italiens, Ettore Scola (1931-2016) fut un scénariste scrupuleux et affûté. Formé à la vis comica comme dessinateur au sein du journal satirique Marc’Aurelio comme Federico Fellini avant lui, il apprend à saisir, puis fixer, les travers de son époque, avant d’être happé par le cinéma comme auteur d’une vingtaine de films. Il participe notamment à l’écriture du Fanfaron de son copain Dino Risi (1962), portrait féroce d’une Italie où l’énergie du développement économique appelle chez certains l’égoïsme et l’irresponsabilité.
L’amour, marqueur social. Dès sa première réalisation, Parlons femmes (1964) un film sur le couple, Scola se montre “très sensible à la question de la femme dans la société” écrit Charles Beaud*. Il enchaîne avec Drame de la jalousie (1970). Un triangle amoureux à portée politique. Où les aspirations d’une fleuriste (Monica Vitti) qui aime un maçon (Marcello Mastroianni) et un pizzaiolo (Giancarlo Giannini) s’abîment sur les rives des conventions. Avec Nous nous sommes tant aimés (1974), Scola élargit considérablement le cadre : trois anciens résistants, liés par l’amitié et par leur amour pour une même femme, traversent trente années d’histoire italienne. Leurs idéaux de jeunesse se heurtent aux compromis et aux renoncements qu’appelle l’âge adulte. « Nous voulions changer le monde, mais le monde nous a changés ». Sans doute la phrase définitive du film. Elle résume l’amertume d’une utopie défaite. Sans que Ettore Scola renonce à la tendresse due envers ceux qui l’ont portée. Et dont il fait partie.
La satire, sans filet. Avec Affreux, sales et méchants (1976), Scola trace une farce noire : dans un bidonville romain, une famille nombreuse se livre une guerre sans pitié autour de l’indemnité millionnaire d’un vieux patriarche borgne. La misère montrée prête à rire, dents serrées. Primé à Cannes pour sa mise en scène, le film est un échec public. Le miroir est sans doute trop peu flatteur pour les Italiens.
Scola questionne à nouveau ses idéaux dans La Terrasse (1980). Dans une soirée romaine, les conversations vont bon train entre des acteurs, un scénariste, un producteur… Les crises personnelles et les désillusions politiques dessinent le portrait d’une gauche sévèrement en panne. “Autopsie d’une intelligentsia à bout de souffle” écrit Jean de Baroncelli dans Le Monde. “La Terrasse est sans doute le film le plus impudique de ma carrière (...) Parce que pour la première fois, je parle de moi, un intellectuel de gauche”.
Une journée particulière (1977) est enfin l’exemple le plus accompli de l’art de Scola : faire tenir une époque dans une rencontre. Le 8 mai 1938, Rome célèbre la visite d’Hitler à Mussolini, une mère de famille (Sophia Loren) rencontre son voisin homosexuel, (Marcello Mastroianni). Deux êtres relégués aux marges découvrent la solidarité. Tout se joue dans un immeuble vide. La grande Histoire est le fond du décor. La petite va le détruire.
Le temps qui passe, le cinéma qui reste. Dans La Plus belle soirée de ma vie (1972), un voyageur escroc se retrouve dans un château où un dîner prend les allures d’un procès. Rires et frissons. On y découvre un Scola philosophe. Avec Splendor (1989), il fait d’un cinéma menacé de fermeture le lieu d’une méditation sur son métier. Et notre mémoire. Plus tard, avec Quelle heure est-il ? (1989) le réalisateur réduit encore le champ à une relation entre un père (magistral Mastroianni, mais quand ne l’a-t-il jamais été?) et son fils (Massimo Troisi). Une journée ensemble suffit à révéler combien leur conception respective de l’ambition est éloignée. Et comme dans tous ses films, ses personnages finissent par nous parler de nous.
Carlos Gomez